Une transformation profonde du paysage e-commerce européen
Alors que l’e-commerce ne cesse de croître à l’échelle mondiale, l’année 2025 marque une étape décisive dans l’intensification de la concurrence entre les géants de ce secteur. Si les acteurs historiques du commerce en ligne en Europe – tels que Zalando, Cdiscount ou encore Otto – ont su développer des plateformes solides, ils doivent désormais composer avec une dynamique nouvelle : la montée fulgurante des marketplaces chinoises, incarnées par des acteurs tels qu’AliExpress (filiale du groupe Alibaba), Temu (de PDD Holdings) ou encore Shein. Ces derniers bouleversent les équilibres établis, tant en termes de prix que de logistique, de modèle économique ou de habitudes de consommation.
En 2025, cette irruption des plateformes chinoises dans le quotidien des consommateurs européens pose de nombreuses questions. Elle redéfinit la concurrence sur le continent et impose de nouveaux défis aux entreprises locales, tout en interrogeant les institutions européennes sur la régulation du secteur digital globalisé.
Les forces des marketplaces chinoises : prix, rapidité et marketing numérique
La stratégie des marketplaces chinoises repose sur une combinaison de facteurs particulièrement efficaces sur le marché européen : des prix ultra-compétitifs, une offre très large, des stratégies marketing agressives et, désormais, une logistique de plus en plus performante.
Longtemps freinées par des délais de livraison perçus comme trop longs, les plateformes chinoises ont su nouer des partenariats logistiques et construire des centres de distribution en Europe, réduisant drastiquement les temps d’attente. Temu, par exemple, livre aujourd’hui en moins d’une semaine dans plusieurs grandes capitales européennes. AliExpress s’est également doté d’un réseau de hubs en Espagne, en France et en Pologne, facilitant une livraison rapide même pour des produits bon marché.
Leur avantage compétitif tient aussi à une politique de prix rendue possible par une intégration verticale et un accès direct aux fabricants, couplé à une fiscalité avantageuse et parfois controversée. Par ailleurs, ces plateformes déploient une stratégie d’acquisition utilisateur extrêmement efficace, notamment grâce à :
- Des campagnes sur les réseaux sociaux ciblées par IA
- Des interfaces addictives et gamifiées
- Une multiplication des codes promotionnels et des ventes flash
L’expérience utilisateur est pensée pour maximiser l’engagement, souvent au détriment des standards habituels en matière de présentation produit ou d’information claire sur les vendeurs, ce qui soulève par ailleurs des problèmes en termes de transparence et de protection du consommateur.
Réactions et stratégies des e-commerçants européens
Face à cette montée en puissance, les acteurs européens ont révisé leurs modèles pour rester compétitifs. Cela se traduit par plusieurs démarches stratégiques : amélioration de l’expérience utilisateur, relocalisation partielle des chaînes d’approvisionnement, création ou adoption de places de marché multimarques et renforcement des engagements éthiques autour de la production et de la durabilité.
Certains acteurs misent sur leurs atouts structurels : connaissance du marché local, confiance des consommateurs, service client de proximité et respect des cadres légaux européens. Cdiscount, Mirakl et même des géants de la distribution physique comme Carrefour ou Leclerc, investissent dans des infrastructures numériques compétitives pour proposer des marketplaces propres, à même de concurrencer les plateformes étrangères.
D’autres entreprises, comme Zalando, s’appuient sur leur positionnement qualitatif et éthique. L’accent est mis sur :
- La sélection de marques européennes ou responsables
- Des garanties en matière de conformité produit
- Un service après-vente fiable
- La transparence sur l’origine et l’impact environnemental des articles
Le made in Europe devient ainsi un vecteur de différenciation stratégique, même si son impact reste limité sur les consommateurs les plus sensibles aux prix.
Présence accrue des marketplaces chinoises sur le territoire
Autre facteur d’influence majeur : la stratégie d’implantation physique des géants chinois. Temu et Shein ont, depuis 2024, ouvert des entrepôts logistiques en Europe et commencent même à tester des boutiques éphémères dans certaines capitales. Cette stratégie de proximité vise à rassurer les consommateurs et à offrir une expérience plus tangible, tout en contournant certaines barrières douanières.
La régulation européenne (notamment le Digital Services Act entré en vigueur en 2024) exerce cependant une pression croissante sur ces acteurs. Ils doivent dorénavant se conformer à des règles strictes en matière de retrait de contenus illicites, de signalement des produits dangereux, et de garantie sur les droits des consommateurs. Plusieurs observateurs s’interrogent néanmoins sur la capacité effective des autorités à surveiller l’ensemble de ces plateformes souvent opaques sur leurs structures de vente et leurs pratiques commerciales.
Un cadre réglementaire en mutation
Les institutions européennes réalisent progressivement l’ampleur des enjeux associés à cette transformation du e-commerce. En réponse à la domination croissante de certains acteurs étrangers, la Commission européenne, soutenue par divers États membres, multiplie les initiatives législatives pour défendre les droits des consommateurs et assurer une concurrence loyale.
Parmi les mesures envisagées ou en cours de mise en œuvre :
- L’extension du Digital Services Act à de nouveaux critères de traçabilité des vendeurs tiers
- Des règles plus strictes sur l’affichage des prix et la transparence des promotions
- L’élargissement des contrôles douaniers à l’échelle européenne pour lutter contre les importations non déclarées
- Des campagnes d’information ciblées pour permettre au consommateur de faire des choix éclairés
Parallèlement, plusieurs fédérations professionnelles demandent une réciprocité réglementaire, estimant que certaines obligations imposées aux entreprises européennes ne le sont pas aux concurrents extra-européens. Cette asymétrie alimente un débat sur la souveraineté numérique et commerciale de l’Europe face à des géants capables d’impressionner par leur rapidité de croissance et leur agilité.
Vers de nouvelles logiques de consommation ?
Si la compétitivité des marketplaces chinoises s’impose par des arguments économiques puissants, elle suscite également un questionnement plus large sur l’évolution des pratiques de consommation. Le modèle qu’elles incarnent – fondé sur l’abondance, le bas coût et l’instantanéité – entre de plus en plus en tension avec les aspirations à la durabilité, au commerce local et à la qualité.
La jeunesse européenne, pourtant massivement consommatrice de ces plateformes, développe parallèlement une conscience écologique importante. Cette coexistence paradoxale pourrait, à moyen terme, favoriser l’émergence d’acteurs hybrides, combinant logique de plateforme, technologies avancées et engagement sociétal.
Dans ce contexte, les entreprises européennes issues du numérique ou du retail traditionnel devront plus que jamais repenser leur proposition de valeur. La différenciation ne pourra plus reposer exclusivement sur la compétitivité-prix, mais aussi sur l’éthique de l’offre, l’accompagnement client, et la fiabilité technologique.
Alors que 2025 confirme la redéfinition du marché européen de l’e-commerce, une certitude émerge : celui-ci s’inscrit désormais dans une dynamique mondialisée, où les frontières sont aussi bien géographiques que réglementaires, culturelles ou environnementales. L’avenir du commerce en ligne en Europe dépendra donc autant de la capacité d’innovation de ses entreprises que des choix politiques opérés au niveau communautaire pour encadrer cette transformation.